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Discours de remerciement de Gilles Vilasco (26 mai 2018)

Mesdames et messieurs les conférenciers invités du Congrès annuel de Réviseurs Canada,
Mesdames et messieurs les membres du Conseil d'administration national,
Monsieur le directeur général de Réviseurs Canada et les membres de la Permanence nationale,
Chères et Chers collègues,

C'est un immense sentiment de fierté qui m'anime en commençant cette allocution : je suis fier d'appartenir à votre communauté, à notre communauté, à la communauté des réviseurs du Canada.

Pourquoi un tel sentiment de fierté ?

D'abord à cause de l'honneur qui m'est fait aujourd'hui. C'est une reconnaissance professionnelle extraordinaire. Ensuite, parce que c'est la première fois que ce prix est décerné à un francophone, 40 ans après la création de l'association.

FIERTÉ et RECONNAISSANCE. Excellent. Mais, j'ai envie de m'exclamer, comme dans les Lettres persanes — vous souvenez-vous ? « Ah ! Ah ! Monsieur est persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être persan ? » — « Comment peut-on remporter le prestigieux prix Tom Fairley ? »

Prix Tom Fairley : cours 101 — Quand un réviseur accepte un mandat et exerce son sacerdoce, il le fait du mieux qu'il peut, n'est-ce pas ? Le mieux ici correspond-il à cette excellence visée et récompensée par le prix ? Je peux répondre, par expérience, à l'évidence, non : « le mieux n'est pas ipso facto l'excellent ». Car j'ai présenté ma candidature à l'édition 2012 du prix, pour la révision de l'ouvrage intitulé Le Québec APRÈS Bouchard-Taylor — L'identité religieuse de l'immigration. J'avais le sentiment d'avoir fait mon travail du mieux possible, mais… c'était insuffisant.

Comment se démarquer ? Quand je lis le résumé des livres de mes deux collègues finalistes, que je salue chaleureusement, je me dis que je n'aimerais pas être dans les bottines des membres du jury, tant la matière semble riche et substantielle, ce qui permet d'anticiper un travail tout aussi substantiel de révision ! D'autant plus que 2017 semble être l'année d'un cru exceptionnel puisqu'un nombre impressionnant de candidatures a été reçu. [Permettez-moi également de saluer respectueusement les membres bénévoles du jury !]

Que doit-on donc faire — que peut-on donc faire — pour mériter le prix ?

La recette tient vraisemblablement dans un mélange harmonieux d'ingrédients : un zeste d'histoire personnelle ; une pincée d'intérêts, notamment l'histoire ; saupoudrez généreusement le tout de compétences.

COMPÉTENCES ? C'est la trilogie classique « Savoir, savoir-faire, savoir-être ». Mais n'oublions pas la simultanéité des possibles : être la bonne ressource, au bon endroit, au bon moment soit au moment où un bon client a grand besoin de la synthèse de ce que vous êtes. En bon français, c'est une question de « timing »… Pourquoi employer le mot de « synthèse » ? Parce que c'est l'aboutissement de mon histoire personnelle et professionnelle qui m'a amené à pratiquer l'ensemble des facettes du métier de réviseur requises pour ce projet : les connaissances générales, révision de fond, révision de forme, préparation de copie (et comme j'ai un intérêt pour la chose typographique, j'ai une pensée émue pour mon ami Aurel Ramat disparu le 20 mai 2017), correction d'épreuves. Vous l'avez noté : il n'était pas question ici de révision comparative ni d'indexation.

UN « BON » CLIENT, QU'EST-CE DONC ? Une personne qui fait confiance au réviseur, apte à montrer de l'ouverture, capable d'apprécier la plus-value que le réviseur insuffle au projet qui lui a été confié. Je dois reconnaître que dès la première rencontre, un climat d'estime mutuelle et de grand respect s'est établi entre mon client et moi-même. C'est sans doute un truisme que de dire que l'on manifeste toujours le plus grand respect pour son client ; mais dans les circonstances, il s'est véritablement développé une chimie palpable qui a perduré tout au long du mandat et qui est demeurée intacte — même après l'étape intensive et exigeante de la correction des épreuves d'imprimerie. Je ne peux que m'en féliciter. Et c'est un privilège que je souhaite à tous les réviseurs de vivre au moins une fois dans leur vie !

J'AI ÉTÉ EN RELATION AVEC UN BON CLIENT. SOIT. MAIS, EST-CE SUFFISANT POUR ATTEINDRE L'EXCELLENCE ? Certes non ! Il est indéniable que l'éducation que l'on a reçue et le cheminement scolaire peuvent jouer un rôle déterminant. C'est mon cas, mais n'est-ce point le cas de toutes les personnes présentes ici ?

Pour donner une réponse à cette question (« comment comprendre qu'un réviseur puisse non seulement prétendre à concourir pour le prix d'excellence Tom Fairley, mais encore rêver le remporter ? »), revenons à la révision. Dans Une vie française (Jean-Paul Dubois), le narrateur présente, au début du premier chapitre, le métier exercé par sa mère :

« Claire, ma mère, ne parlait guère de son métier de correctrice. Elle m'avait sommairement expliqué une fois pour toutes que son travail consistait à corriger les fautes d'orthographe et de langue commises par des journalistes et des auteurs peu regardants sur l'usage des subjonctifs ou les accords des participes passés. On pourrait croire qu'il s'agit là d'une tâche relativement paisible, répétitive, et en tout cas, peu anxiogène. C'est exactement le contraire. Un correcteur n'est jamais en repos. Sans cesse il réfléchit, doute, et surtout redoute de laisser passer la faute, l'erreur, le barbarisme. L'esprit de ma mère n'était jamais en repos tant elle éprouvait le besoin, à toute heure, de vérifier dans un monceau de livres traitant des particularismes du français, le bon usage d'une règle ou le bien-fondé de l'une de ses interventions. Un correcteur, disait-elle, est une sorte de filet chargé de retenir les impuretés de la langue. Plus son attention et son exigence étaient grandes, plus les mailles se resserraient. Mais Claire Blick ne se satisfaisait jamais de ses plus grosses prises. En revanche, elle était obsédée par ces fautes minuscules, ce krill d'incorrections qui, sans cesse, se faufilait dans ses filets. Il était fréquent que ma mère se lève de table en plein repas du soir pour aller consulter l'une de ses encyclopédies ou un ouvrage spécialisé, et cela dans l'unique but d'éliminer un doute ou bien d'apaiser une bouffée d'angoisse. Ce comportement n'était pas spécifique au caractère de ma mère. La plupart des correcteurs développent ce genre d'obsession vérificatrice et adoptent des comportements compulsifs générés par la nature même de leur travail. La quête permanente de la perfection et de la pureté est la maladie professionnelle du réviseur. » (p. 23)

La simplicité de la réponse que je peux partager avec vous maintenant ne vous surprendra pas. Il suffit de mettre au service d'un projet d'importance l'ensemble des compétences professionnelles acquises tout au long de sa carrière. Savoir, savoir-faire et savoir-être, le troisième ayant, faut-il le rappeler, autant d'importance que les deux autres ! Et un bon « timing »… Tous ces facteurs ont exercé une influence décisive ; c'est, je crois, leur combinaison qui m'a permis d'obtenir cette récompense que vous me décernez aujourd'hui et je vous en suis sincèrement reconnaissant. Je partagerai cette reconnaissance avec tous les réviseurs canadiens qui pratiquent leur métier dans la langue de Molière.

J'aimerai maintenant porter un toast à la santé de tous les réviseurs qui dans cette salle se reconnaissent dans ce comportement compulsif qui caractérise, selon Jean-Paul Dubois, le réviseur ! J'adore cette phrase : « La quête permanente de la perfection et de la pureté est la maladie professionnelle du réviseur. »

MERCI de votre écoute et de votre patience !